Groupe charentais de pédagogie institutionnelle

« Ça ne va pas de soi ! » ou l'entraide pour entrer dans les apprentissages - Colette Bordas - PDF Imprimer Envoyer

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Par quels détours passent les apprentissages ? Ici, celui de la lecture, entre deux enfants au CP

Violaine aide Géraldine

Chaque matin pendant 20 minutes Violaine et Géraldine se retirent du groupe et travaillent ensemble dans la bibliothèque de la classe. Géraldine n’a personne pour la faire lire chez elle et Violaine a proposé d’abord en réunion de chef d’équipe puis en Conseil de la faire lire en classe ce dont elle s’acquitte très bien.

Lorsque Géraldine présente ses lectures à voix haute nous constatons que ses progrès sont évidents et elle ne manque pas de dire que c’est grâce à Violaine. Il s’est créé entre elles deux comme une connivence et Violaine occupe une place privilégiée dans les relations de Géraldine.

 

Tout n’est pourtant pas si simple.

Si Violaine s’acquitte parfaitement de son travail envers Géraldine et ne manque pas de la féliciter en Conseil pour l’encourager dans ses progrès, tout ne semble pas si simple pour elle et elle semble se retirer du reste de la classe sans que je comprenne ce qui lui arrive.

Elle a le métier de la porte et ne vient plus que très rarement pour l’ouvrir ou la fermer. Je suis obligée de l’appeler pour qu’elle arrête de jouer alors que la récréation est terminée et que nous l’attendons pour rentrer.Malgré de nombreux avertissements en Conseil, son attitude ne change pas et elle finit par perdre son métier. Elle n’en demandera pas d’autre à la place.

Lors du sociogramme elle demande à ne plus être chef d’équipe.

Lors des séances de son plan de travail, elle reste de grands moments sans se mettre au travail et joue, reste des séances entières sur la même fiche et reçoit des barres de gêneur par son chef d’équipe.

Nous en parlons avec son chef d’équipe en réunion mais il ne comprend pas plus que moi ce qui se passe. Il a bien remarqué que Violaine ne travaillait plus sans pouvoir se l’expliquer.

J’en parle aussi avec elle mais elle me dit qu’elle est fatiguée et qu’elle ne dort pas beaucoup.

Je lui propose d’en parler avec sa mère lors d’un rendez-vous.

Je reçois donc sa maman qui me dit qu’elle vient de.consulter son médecin. Il lui a confirmé que Violaine était très fatiguée et lui a prescrit des fortifiants.Je lui fais part cependant de mon interrogation devant cet arrêt soudain non seulement du travail mais aussi de ses métiers. Seule son aide à Géraldine semble encore lui être essentielle. Pour tout le reste, elle semble en retrait, désinvestie.

Je rencontre chaque mois Martine Plainfossé après la classe pour échanger sur les petits évènements, les réussites, les ratés qui jalonnent la vie de nos classes pendant ce mois.

Elle me parle de la correspondante de Violaine, Maélys et nous essayons de réfléchir ensemble sur le problème que cette élève soulève pour Martine. Force est de constater, tant pour Violaine que Maélys, que la correspondance est très importante pour elles deux et qu’elles semblent très attachées l’une à l’autre à travers ce qu’elles s’écrivent. J’en viens donc à parler de Violaine et du souci que cela me cause ayant toujours en tête celle qui aide sans faille Géraldine mais qui ne peut plus travailler pour elle- même.

 

Je voudrais que l’on m’aide, moi aussi

Martine me suggère alors de demander à Violaine si elle aussi a besoin de quelqu’un pour l’aider.Quelqu’un qui lui rendrait aussi la pareille.

Dès le lendemain matin je retransmets cette demande à Violaine, en lui rappelant qu’elle a beaucoup donné pour aider les autres et qu’elle a aussi droit à cette aide en retour si elle en ressent le besoin. Elle me répond sans hésiter qu’elle voudrait qu’on l’aide. Quand je lui demande quelle sorte d’aide elle souhaiterait, la réponse est précise :

-Je voudrais qu’on m’aide à lire le texte « Petit chacal » pour que je puisse raconter l’histoire.

Cet exercice correspond à un des critères des progrès de lecture : « Je sais résumer un texte que je viens de lire ».

Ce qui est surprenant c’est que cet exercice pose problème à Violaine qui est une très bonne lectrice depuis déjà un certain temps.Elle a pourtant essayé de passer ce critère sans succès.Au moment de raconter l’histoire elle est incapable d’en restituer le déroulement.

Elle s’inscrit donc au Conseil pour demander de l’aide et le mardi suivant, lors de ce moment, Tim se propose de l’aider pendant une récréation. C’est noté sur le cahier des décisions.

Le lundi suivant, pendant les ateliers de productions, Violaine s’inscrit pour écrire un texte, puis un deuxième. Elle aide ensuite un plus petit à inventer une histoire. Elle se fabrique un album et toute la semaine je la retrouve investie à nouveau dans le travail.

Au début du Conseil suivant, je reprends le cahier des décisions et relis celle qui engageait Tim à l’aider pour son texte « Petit chacal ».

Tim et Violaine ont complètement oublié de se rencontrer pour lire ensemble et s’engagent à le faire dès la prochaine récréation, ce qu’ils feront en effet.

Au vu du changement opéré chez Violaine, j’étais persuadée qu’elle avait trouvée l’aide qu’elle attendait.

 

Qu’attendait Violaine au juste ?

Un signe à travers cette proposition ?comme une trace de l’intérêt que la maîtresse lui porte ?

Un signe des autres aussi ? Preuve que dans le besoin on sera là pour elle aussi ?

Le texte « Petit chacal » n’aurait donc été qu’un prétexte ? Peut être, mais derrière ces détails, les petites choses peuvent cacher pour certains élèves des attentes si fortes qu’elles empêchent le plaisir du travail, la force de continuer.

Violaine était reconnue dans la classe comme une grande, son aide pour Géraldine était inscrite, elle était elle-même une lectrice confirmée, et rien ne semblait donc pouvoir venir la gêner…

Cela allait forcément de soi que tout allait bien pour elle, comme une évidence, et pourtant…

« Les choses du quotidien ne vont pas de soi. Les axiomes de la quotidienneté ce sont les choses qui nous paraissent évidentes et qui pourtant sont si difficiles pour d’autres…… Heureusement que les amis sont là» (Jean Oury, extrait du séminaire de La Borde)

 

 

Colette Bordas Javrezac, Juillet 2007