Groupe charentais de pédagogie institutionnelle

Les urgences... n'attendent pas - Un temps de parole quotidien au CM - Annick Marteau PDF Imprimer Envoyer

Cette année, dans ma classe de CM, est institué un temps quotidien réservé aux urgences. Dès l’ouverture de la journée, avant qu’on examine l’emploi du temps, le président demande : « est-ce qu’il y a des urgences » ? La loi du secret est rappelée.

Lorsque j’ai commencé à prendre ces notes, je n’ai relevé que le sujet abordé. Certains sujets ont donné lieu à des échanges, en particulier si quelqu’un a eu besoin de réconfort. D’autres informations ont été simplement entendues. Le président sollicite des remarques ou déclare qu’on «passe».

Le 24 octobre : Claire, qui a le visage fermé depuis son arrivée : «C’est ma tortue, elle est morte» Claire pleure. « On ne la trouvait plus depuis deux jours. Je la cherchais partout, c’est moi qui l’ai trouvée, morte !» Quelques interventions : «c’est la tortue que tu nous as présentée ?... Comment est-elle morte ?».

Claire : je ne sais pas, c’est peut-être une bête ? Silence, puis, d’une voix éplorée : «quand je l’ai trouvée, il y avait un ver qui sortait de son œil». Silence consterné. On a de la peine aussi.

Le 7 novembre : Paul est président : «je me donne la parole. C’est mon grand-père… Je ne voulais pas vous le dire…» Il s’interrompt. Silence de tous. Puis il reprend : «il a eu un malaise. Il est à l’hôpital». des interventions, Jean-Baptiste parle des progrès techniques de la médecine. «Tu nous donneras des nouvelles»

Antonin : Barthélemy va partir en retraite (pédopsychiatre)

Mathilde : c’est dommage parce que c’est une dame qui a fait plein de choses pour plein d’enfants de notre école.

Antonin : ça, c’est vrai.

23 novembre :

Claire : une copine de ma mère, Angélina, elle est arrivée hier soir chez nous, elle avait du sang, c’est son mari, enfin pas vraiment son mari, qui l’a battue, il l’a tapée, elle saignait de la figure. Quand il ne regardait pas, elle est partie, elle est venue chez nous. Ma mère et mon père ont dit qu’il fallait le dire aux gendarmes, ils vont y aller. Ca fait bizarre de voir une grande personne comme ça.

Echos silencieux… puis quelques remarques : «je ne me laisserai pas battre…»

Je rappelle que c’est normal d’aller voir les gendarmes puisque c’est interdit de frapper quelqu’un, et condamné par la loi.

Quelques jours plus tard, un élève présente un article de journal sur les femmes battues. Comment va Angélina ?

27 novembre :

Claire : mon chat a la patte cassée.

Basile : mon chat se bat avec les autres chats mais c’est chez lui quand même !

«C’est pas tellement une urgence»

Jérémy : mon oncle est revenu de l’hôpital. Il a un cancer. Il est très maigre. Ca me fait de la peine de le voir comme ça. Il ne mange presque rien.

Les interventions : «c’est triste».

Marina : j’ai fait une chute de cheval. Comment ça va ? bien ? «on passe»

Tony : j’ai un cousin qui est mort dans un accident de voiture.

«Quand ?» «Avant-hier». «Il avait quel âge ?» «Je ne sais pas, c’est pas lui qui conduisait ; celui qui conduisait, il a voulu doubler, il roulait trop vite, sa mère derrière, elle a vu l’accident. Moi, je ne le connais pas. Mes parents vont à l’enterrement.».

Marina : c’est triste de voir mourir son enfant.

30 novembre :

Claire : c’est peut-être pas une urgence, mais je suis contente, on m’a donné deux tortues.

Des remarques : on n’oublie pas la tortue précédente.

Jérémy : mon tonton va mieux.

Kellie : mon chienne est tombée à l’eau. J’ai eu peur qu’il se noie. C’est mon père qui l’a sauvée, il l’a rattrapée par son collier, il y avait du courant.

Le 8 janvier, c’est la rentrée :

Maéva : je ne pourrai pas jouer à la récré, je suis tombée à la patinoire.

Antonin : mon frère m’a fait attraper la varicelle, c’est pour ça que je n’étais pas à l’école le jour de la sortie. J’en avais partout. On passe.

Bastien : j’étais absent la semaine avant les vacances parce que j’avais une bronchite.

On passe.

Jérémy : mon tonton commence à mieux manger, il reprend du poids, je suis content pour lui.

«alors, tu as passé des vacances de Noël avec moins de soucis ?»

Erwann : j’ai fêté mon anniversaire le 30, ça m’a agacé car il n’y a personne à cette date. J’ai eu 10 ans.

«Premier anniversaire à deux chiffres».

Marina : pourquoi c’est important à deux chiffres ?

«C’est symbolique»

Kellie : c’est la première dizaine.

Joseph : mon arrière grand-père a eu 100 ans le 2 juillet «trois chiffres !»

Claire : Ma tortue Epice a failli mourir, j’ai eu peur pour elle. Elle est restée 5 mn sur le dos, c’est mortel pour les tortues, elle aurait pu étouffer.

Quelques commentaires et explications.

Jean-Baptiste : mais pourquoi elle a une carapace ?

Claire : c’est ma tortue

Jean-Baptiste : Ha ! j’avais compris une dame !

Antonin : ce soir, je ne vais pas chez Barthélemy, (la pédopsychiatre), alors je sui là. Je dis ça pour l’emploi du temps.

Le 9 janvier :

Erwann : je vais peut-être me faire opérer.

Quelques questions.

Marina : Aujourd’hui, à la radio, c’est le procès de Jeanne d’Arc.

«C’est quoi un procès ?»

Marina : Quand on accuse de quelque chose, des gens se réunissent, comme une sorte de Conseil. On va la tuer.

Erwann : on l’accusait d’avoir fait un pacte avec le diable.

J’envoie vers un exposé possible.

12 janvier :

Marina : c’est peut-être pas vraiment une urgence, mais je me suis fait rajouter deux bagues à mon appareil.

15 janvier :

Cécile : je suis allée au parrainage de sans-papiers.

Quelques explications…

Joseph : il a fallu emmener ma grand-mère à l’hôpital. Je m’inquiète.

«elle a quel âge ?»

«100 ans, mais elle n’est jamais allée à l’hôpital»

«C’est dommage, ça. Elle aurait pu mourir sans y aller une seule fois».

Le 16 janvier :

Samuel : il y a classe demain matin.

Antonin : il faudra que je parte à 10h ½.

Paul répond à ma question : «mon grand-père, ça va mieux. Je suis content».

Le 17 janvier :

Claire pleure : Pouick-Pouick a disparu. Et Titoune aussi. On pense que c’est un renard.

Basile : ça fait plusieurs fois. T’as plein d’animaux et, à force, t’en perds…

Kellie : c’est triste. Quand est-ce que tu l’as remarqué ?

Claire : depuis une semaine. J’ai attendu, attendu…

Jean-Baptiste : t’as bien cherché ? ils se promènent dans tout le jardin…

Basile : il faudrait mettre un piège à ce renard, ça fait longtemps que ça dure.

Claire : papa a pensé à mettre une cage.

Basile : ça serait mieux, une cage, ça éviterait de tuer le renard. En tout cas, c’est triste.

Le 22 janvier :

Mathilde : l’abbé Pierre est mort.

Commentaires…

Jean-Baptiste : il y a eu une tempête qui a fait deux morts en France.

Antonin : mon petit frère va se faire opérer, donc, jeudi soir, je dormirai chez ma tata.

 

Le 25 :

Moi : le tournoi de hand est annulé à cause de la neige.

Le 30 :

Antonin : mon père est reparti sur les chantiers, on ne le verra que le week-end.

Jérémy : mon tonton va mieux.

Claire : pour le coup de pied à Kellie (de la veille), je voulais dire que je me suis excusée, c’est pas pour qu’elle me critique pas que je dis ça, c’est parce que ça m’embêtait, je m’excuse.

Paul : c’est pas tellement une urgence, mais comme y en a pas : hier, il y a eu le feu chez mes voisins. C’était un feu de cheminée. Les pompiers sont venus.

 

Des évènements, des informations qui doivent être dits, partagés, avant de pouvoir se tourner vers la journée qui nous attend. Un temps très court, le plus souvent, mais qu’on s’autorise à prolonger en cas de nécessité.

Après quelques mois, je vois que les enfants, sur ce seul mot d’ «urgence» se sont emparés de la possibilité de cette parole, dans une définition qu’ils affinent et enrichissent en l’illustrant chaque jour. La concision d’expression qui semble tant manquer à certains, la plupart du temps, est facilement adoptée. Les évènements perturbants n’ont plus à forcer la porte de la classe dans des temps de paroles improvisées, comme lorsque le chien d’Elliot était mort juste avant la classe.

D’autres souffrances d’enfants discrets sont accueillies. J’ai été surprise que Paul nous parle du malaise de son grand-père, je pense que sans ce temps institué, il n’aurait pas su nous faire part de son angoisse. Quand à Angélina, son histoire aurait sans doute été rapportée par Claire à ses copines, occupant les esprits en marge de la classe. Quand Antonin nous informe qu’il partira à 10h30, il n’éprouve plus le besoin de le rappeler ensuite plusieurs fois.

En ce qui me concerne, j’éprouve un véritable soulagement. J’étais préoccupée par le sens du Quoi de Neuf dans ma classe. Ramené à une fois par semaine pour des questions de temps *, le lundi, il ne pouvait plus répondre à l’urgence. Et puis, le Quoi de Neuf, en CM, «traitera une fois sur deux des nouvelles du monde» recommandait une conseillère pédagogique… !

De mon côté, j’en attendais une «épaisseur» significativement plus grande qu’en maternelle où je suis restée longtemps. Or, lundi après lundi, les mêmes sujets, menus évènements de leur vie d’enfants, reviennent. Rituellement, Pierre nous donne des nouvelles de ses poules, Joseph, en canoë, a d’abord descendu le grand Badras la semaine dernière, Jérémy est allé à Royan…

Il m’arrivait parfois de penser, en même temps qu’ils parlaient : «vu de loin, c’est du bavardage. 30 mn de bavardage, au CM,…». Et j’étais alors moi-même très loin à ce moment.

C’est sans arrière-pensée, sans effort, que je suis maintenant présente dans les échanges du Quoi de Neuf. L’attente de ce moment, je la partage maintenant avec les élèves, je sais qu’il a toute sa place dans la classe, pour ce qu’il est.

  • c’est d’ailleurs, à mon avis, la réduction du temps accordé et les raisons de cette réduction qui ont dénaturé le Quoi de Neuf.

Annick Marteau.