Groupe charentais de pédagogie institutionnelle

"La lecture dans ma classe, le désir de lire pris au piège ?" Colette Bordas PDF Imprimer Envoyer

J’ai cette année 22 élèves : 1 CE1, 10 CP, 5 GS, 6 MS. J’accueille depuis plusieurs années des élèves de moyenne section mais c’est la première fois que j’ai un groupe de petits aussi important. En ce début d’année, je les trouvais bien encombrants et je les percevais souvent comme un groupe d’individus qui grouillaient autour de nous, les plus grands et moi !

La place que je leur accordais dépendait des activités. Pendant les séances de lecture, je les trouvais dérangeants et bruyants, comme des intrus qui viendraient troubler l’ordre établi lors de ces séances. Je les acceptais sans vraiment les intégrer parmi l’ensemble des élèves. Je les comptais en plus et non « parmi ».

En accord avec mes collègues, nous avons alors mis en place jusqu’en novembre, un dispositif d’aide par une des EVS faisant fonction d’Atsem, chaque matin jusqu’à la Toussaint.

Par la suite, je commençais la matinée seule, mais à l’heure de la séance de lecture au tableau, une autre EVS emmenait le groupe de moyenne section, en bibliothèque, pour des lectures de livres ou proposer d’autres activités autour de la littérature : recherche de livres du même auteur que celui qu’on a lu dans la classe, confection de personnages en pâte à modeler, dessin du héros du dernier livre lu. Là encore, ils travaillaient autour de la lecture et de nous et je pouvais ainsi faire lecture sans être dérangée.

De la rentrée à la Toussaint, seuls les CP non lecteurs étaient avec moi devant le tableau pour travailler la découverte du code de l'écrit. Les quatre élèves lecteurs, 3 CP et1 GS étaient  alors occupés à d'autres travaux.

A partir de la Toussaint, en Conseil, les élèves de Grande Section sont informés qu’ils seront accueillis devant le tableau avec les CP, pour déchiffrer le menu. C’est à chaque fois un moment de grande satisfaction de la part des nouveaux arrivants devant ce tableau qui les faisait rêver.

Lors des vacances de la Toussaint, nous constatons que cinq élèves sont lecteurs : 4 CP et 1 GS.

Quelques jours avant les vacances de Noël, les élèves de moyenne section sont informés qu’eux aussi, nous les accueillerons à partir de la rentrée pour venir lire le menu avec nous. Là encore, c’est comme si je leur annonçais qu’ils allaient savoir lire bientôt. Ils imaginent une relation de cause à effet entre ce moment de déchiffrage du menu et les élèves qui sont déclarés « lecteurs débutants ».

Aux vacances de Noël, six élèves lecteurs : 4 CP et 2 GS.

Parmi ces nouveaux accueillis, Kirian et Nathan, tous deux, très en retard tant sur le plan des apprentissages que de la maturité, ont beaucoup de mal à rester attentifs et malgré l’accueil qui leur est fait, tentent encore de quitter leur place pour rejoindre le coin des jeux. Ils ne semblent pas manifester encore de l’intérêt pour la lecture.

Bien que Kirian soit en Grande Section, je lui laissais le droit de venir ne pas rester avec nous car il ne mettait pas encore de sens sur l’écrit et me semblait encore incapable de se tenir attentif lors de ces séances. Je profitais donc de la venue des enfants de la moyenne section pour l’inviter aussi de nouveau.

Nathan est dans les moyens.Il ne peut se concentrer sur une tache et reste encore très petit dans la classe alors qu’Edmée, Johanne et Cali, les autres enfants de moyenne section, sont très intéressées et me diront plus tard qu’elles attendaient impatiemment de venir nous rejoindre.

Aux vacances de février huit élèves lecteurs : 6 CP, 2 GS

Vacances de Pâques 9 lecteurs : 7 CP, 2 GS et 1 CP, 1 GS sur le point d’être déclarés lecteurs débutants.

Les compagnons de lecture


Dès qu’un élève commence à comprendre la combinatoire, quel que soit son niveau de classe, je lui propose d’emporter à la maison un livre dont il essaiera de lire 3 pages, avec de l’aide et qu’il relira le matin suivant à un compagnon de lecture qu’il aura choisi en Conseil.

Quand il saura lire et qu’il sera déclaré « lecteur débutant » il devra préparer 5 pages pour le lendemain.

Ce moment de lecture au compagnon a lieu, très rapidement, juste en tout début de récréation et chacun peut sortir dès qu’il a lu.

A chaque livre nouveau emprunté, le titre est alors inscrit sur une fiche d’emprunt au nom de l’élève. Cette fiche le suivra et sera complétée au fur et à mesure qu’il changera de classe dans l’école.

Les présentations des progrès

A partir de la Toussaint, j’annonce en Conseil que, chaque jour, une équipe devra nous faire entendre les progrès en lecture de ses équipiers : une présentation sur laquelle nous puissions faire des remarques précises quant à l’entrée dans cette apprentissage.

Ce moment est affiché dans l’emploi du temps ainsi que le numéro de l’équipe qui doit présenter.

Au départ, je n’avais pas pris le temps de réfléchir et j’ai précisé que les M.S resteraient à leur place pendant ce moment et seraient donc dispensés de présenter. Il me semblait alors qu’ils étaient bien trop loin de la lecture pour nous faire entendre des progrès.

J’en parlai avec Martine Plainfossé qui me conseilla d’inclure les petits et de laisser faire le chef d’équipe jouer son rôle. Lors du Conseil suivant, je précisais aux élèves les plus petits qu’ils devraient aussi participer à cette présentation.

Il n’est pas rare, maintenant, que je voie dès le matin le chef d’équipe demander à chacun ce qu’il compte présenter et conseiller ses équipiers éventuellement.

Lors de ce moment, chaque élève est alors assis sur le banc devant le tableau et nous écoutons à la suite les différentes présentations pour faire ensuite les remarques qui ne portent que sur les progrès entendus ou non.

Au départ chacun présentait un très court passage ou une partie du menu mais à ce jour les lecteurs présentent un passage assez long du livre préparé, les non lecteurs présentent le menu de la veille ou une histoire écrite dans leur cahier et qu’ils se sont entraînés à relire seul en entier ou en partie.

Kirian est le seul à ne rien présenter et même quand le chef d’équipe lui demande de répéter après lui, il reste encore inaudible. Nathan présente encore ses dessins les commentant.

Voici, par exemple, quelques remarques entendues à la suite des présentation des progrès de l’équipe.

Parmi les remarques positives:

« Tu as mis le ton, avant tu le faisais moins bien

-Tu lis mieux sans t’arrêter aux mots

-Tu as réussi aujourd’hui à lire au moins le dessert tout seul

-Tu parles plus fort et on te comprend mieux

-Tu as bien dit ce que tu avais dessiné

Mais il y a aussi des constats critiques :

-On ne comprend pas ce que tu dis

-Tu t’arrêtes toujours aux mots

-On n’entend rien des progrès : tu n’as pas préparé ça s’entend

-J’ai entendu aucun progrès : on t’a aidé pour tous les mots.

Chaque remarque est reçue par celui ou celle à qui elle est adressée avec beaucoup de sérieux. J’essaie de faire reformuler les arguments qui explicitent les remarques.

Un jour, c’est la tête baissée que Danaé, en CP et lectrice débutante, a écouté les remarques négatives qui lui signifiaient qu’elle n’avait pas travaillé suffisamment son passage.

De même Kirian, G.S, qui s’entend dire que s’il écoutait mieux pendant la séance de lecture du menu, il pourrait au moins dire un mot quand c’est son tour.

Ce moment dans la classe est très attendu et les élèves regardent dès le matin s’il est bien affiché à l’emploi du temps. Leur fierté est visible quand ils entendent des compliments de leurs pairs. Ils ont à cœur d’être à la hauteur de ce qu’ils pensent que l’autre attend d’eux.

Le vendredi 13 mai, Jean- Pierre Desbordes est venu dans la classe pour filmer ce moment afin de le visionner avec les collègues lors d’une prochaine réunion.

Ce jour-là c’est l’équipe dans laquelle se trouve Kirian qui présentait. Lorsque son tour est venu, Kirian a répété chaque mot du menu que Flora lui a soufflé et il a dit seul le nom du dessert. Il a été félicité par beaucoup d’élèves et surtout par son chef d’équipe.

Kirian, loin de tout travail en apparence, avait ce jour-là un sourire aux lèvres.

Est-ce le hasard ? Le Conseil suivant, il s’est fait aider pour demander un métier dans le cahier du Conseil. Son métier jusque-là, était de ranger les ciseaux dans une boîte.

Cette fois-ci, c’est un métier de grand, puisqu’il demande à ranger par équipe les cahiers de vie lors de l’arrivée des élèves le matin, métier qui oblige à lire tous les prénoms de tous élèves. Il lui a été proposé de se faire accompagner par Esther jusqu’à ce qu’il sache les lire seul.

Le jeudi qui suit ce Conseil, je le vois avec les étiquettes des prénoms rangées dans les panières d’équipe. Il s’approche et me dit : « Regarde, je m’entraîne à lire les prénoms de l’équipe 1 (la sienne), je sais les lire.». Je le vois depuis chaque soir prendre quelques étiquettes et s’entraîner à les lire.

En cette fin du mois de mai, Kirian assiste à chaque séance de lecture, et chaque fois que c’est son équipe qui présente les progrès, il reste s’entraîner en classe au début de la récréation et il nous relit le menu presque en entier sans aide.

Rien d’extraordinaire pour un élève de GS que de s’intéresser à la lecture dans une classe de G.S et C.P mais qu’en serait-il du désir d’apprendre de Kirian si les institutions en place, les divers dispositifs, les autres élèves à travers leurs remarques et leurs félicitations n’étaient venus le solliciter à cet endroit ?

Si je pouvais chaque début d’année me souvenir de Kirian et des autres à qui il a fallu tout ce temps pour mettre du sens et trouver le désir d’apprendre.

Depuis le temps que j’enseigne, je pourrais en être rassurée une fois pour toutes mais à chaque rentrée le doute est encore là, presque intact. Saurais-je cette année encore leur apprendre à lire ?

C’est aussi parce que je sais que cela ne tient pas à une méthode mais au désir de lire qu’il faut tenter de débusquer chez chacun. Même si certaines techniques fonctionnent c’est un pari à chaque fois renouvelé qui engage chacun d’entre nous dans la classe. Si je suis seule à décider comment mettre en place mon travail en lecture, ce sont les autres qui mettent en valeur ce travail et qui font briller les yeux de ceux qui ne savent pas.

Pour Kirian, sans les félicitations de ses pairs et les modèles à imiter qu’ils représentent, la promesse de plaisir de lire ne serait pas un si bon appât.

Peut-être ces attentions singulières offrent-elles suffisamment de reconnaissance et d’envie pour oser s’engager vers ce chemin de la lecture ?

Colette Bordas Ecole de Javrezac, Mai 2011