Groupe charentais de pédagogie institutionnelle

Se poser la question des métiers - Martine Plainfossé PDF Imprimer Envoyer

 

Quelle place pour les métiers dans une classe maternelle de moyenne et grande section et quelle évolution au cours de l'année ?

Lors d’une réunion de travail du groupe de pédagogie institutionnelle, je proposai de travailler sur les métiers. Pourquoi poser cette question, alors que nous arrivions presque à la fin de l’année ? Peut-être parce que je remarquais que depuis quelques jours, les enfants de cette classe maternelle de moyens et de grands se les appropriaient de façon d’autant plus nette que je ne faisais rien pour cela : il me suffisait qu’ils « fonctionnent » et nous aident dans le quotidien de la classe. Mais je n’y faisais guère attention.

Dans cette classe trop lourde, 31 enfants,18 enfants de grande section et 13 de moyenne section, les métiers étaient loin d’être au centre de mes préoccupations : je les réduisais à un simple fonctionnement qui facilitait l’organisation matérielle. Mais je ne pensais guère à eux pour asseoir la classe alors même que beaucoup d’enfants étaient fragiles aussi bien dans leur comportement que dans leurs apprentissages.

A ce moment d’avril, tous en avaient au moins un, mêmes les plus effacés, dont ils s’acquittaient de façon générale plutôt avec soin.


Quels étaient les métiers en place, alors ?

Etaient choisis, selon chacun :

* Ceux qui étaient les plus évidents, ceux de l’an passé dont ils se souvenaient

* Ceux qui procuraient une certaine indépendance

* Ceux qu’il fallait faire à deux

* Ceux qui étaient plus difficiles

* Ceux dans lesquels ils pouvaient gagner en complexité

* Ceux qui mettaient en relation mais aussi ceux qui séparaient et différenciaient

William : transport des verres, matin et soir, pour leur lavage

Antoine : attribution du journal chaque soir

Corentin : nettoyage des tables

Maël : rangement des serviettes

Yoan et Julien : vérification les bouchons de stylos feutres

Ophélie : écriture et présentation de la date

Audrey : paye des métiers

Mathilde : écriture de la date dans les cahiers de conseil et de présentation

Mélanie : nettoyage des ardoises et du tableau

Agathe : ouverture et fermeture des portes, annonce du commencement et de la fin de la classe

Eddy : distribution du goûter

Ernest : écriture les numéros d’ordre de l’emploi du temps

Yohan et Franck : rangement des chaises

Hélène : distribution des pochettes de monnaie

Lucas Tittlebach : vérification des puzzles

Robin : rangement et tri des étiquettes du marché

Robin et Lucas : rangement des livres de bibliothèque

Mathieu : remplacement des absents

Alisson : rangement des serviettes de cantine

Alisson et Mathieu : ramassage des papiers dehors

Amélie et Laure : vérification du nombre de ciseaux

Dévon : vérification des stylos

Maxime : rangement des jeux dehors

Julien : aide des petits à se mettre en rang à la fin de la récréation

Cloé : rangement des gros stylos feutres

Margaux et Dévon : nettoyage des gros papiers avec le balai et la poubelle

Hugo : appel des enfants pour la sieste

Lucas Choffat : vérification des gommettes et rangement des jeux dehors

Nathan : vérification des pots de colle et remplissage


A quel moment avaient-ils lieu ?

Le matin, à l’arrivée pour certains d’entre eux, le soir pour la plupart, d’autres à certains moments de la journée selon le besoin.

 

Comment s’y rapportaient les enfants ?

Longtemps, ils n’avaient pas pris garde à ce qui constituait la définition de leur métier ou plutôt ils n’avaient jamais envisagé qu’ils pourraient le faire évoluer. Ils avaient un jour, choisi ce que nous appelions, un métier, occasion à la fois d’un pouvoir, d’une place mais qui ne semblait pas pouvoir bouger de cette première définition donnée. Il n’était pas véritablement ressenti comme propre, il leur restait extérieur : ce qu’il fallait c’était s’en saisir, en avoir un.

Réfléchir ou prendre conscience que cette place leur était tellement propre qu’elle pouvait être aménagée différemment, allait venir plus tard.

Mais lors de ce mois d’avril, où je les regardais faire, le sens de cette institution avait évolué, la définition du métier n’apparaissait plus comme préconçue. Pour certains, il paraissait possible de le modifier, de lui imprimer leur marque sous réserve qu’il demeure une aide à la classe et que le responsable en avertisse le conseil. C’était vraiment alors leur métier comme ils le rappelaient souvent.

Il y a eu tout d’abord, ceux qui n’en n’ont jamais changé s’y accrochant comme à une balise. Les demandes d’échange se voyaient alors ponctuer régulièrement par un « C’est mon métier » qui clôturait toute discussion. Je pense à Agathe, responsable de l’ouverture et de la fermeture des portes, Robin responsable de la bibliothèque.

Il y eut aussi ceux pour qui c’était une façon privilégiée d’entrer en relation avec les uns ou les autres, comme une forme d’entraide à géométrie variable qu’ils définissaient au jour le jour.

Yoan, MS vérifiait la fermeture des stylos feutres, en occupant toute une table, et en étalant l’ensemble des stylos aux yeux de tous comme si cela constituait sa richesse personnelle puis il conviait l’élu de son choix à partager son trésor, après avoir marqué un temps d’hésitation, un petit sourire aux lèvres.

Robin qui rangeait consciencieusement la bibliothèque avec Lucas, fouillant ensemble, toujours à l’affût du livre qu’ils auraient pu oublier de regarder et qu’il convenait de regarder ensemble rapidement une dernière fois avant la fin de la classe.

Alisson qui une fois achevé son propre métier, glanait une place disponible qu’elle trouvait toujours auprès des uns ou des autres, belle occasion de s’affirmer comme  « copain, copine » échange parfois très bref, mais qui introduisait à une autre prise en compte.

Pour d’autres, c’était aussi un moment privilégié pour montrer ses compétences et les faire reconnaître par tous : Audrey et Ophélie qui recherchaient chaque soir la date du lendemain dans le calendrier, l’écrivaient et la présentaient à la classe, le jour suivant.

Hugo qui appelait successivement, à l’aide d’une fiche, chaque enfant qui faisait la sieste, ce jour là.

Antoine qui pointait lui aussi à partir de la liste des enfants de la classe celui qui devait emporter le quotidien chaque soir, pour le présenter le lendemain.

Ils étaient fiers de montrer à la fois leur capacité à s’organiser dans quelque chose de complexe, métiers inaccessibles à la plupart pour lesquels il fallait à la fois savoir se retrouver avec suffisamment de précision dans l’espace et dans le temps.

Pour certains, c’était alors, peu à peu, l’occasion de se constituer un outil qu’ils définissaient avec de plus en plus de précision. C’était leur outil qu’ils montraient et commentaient auprès des autres.


Outils et individualisation

* Audrey, en grande section, responsable de la paye des métiers aménage son métier en plusieurs étapes successives

1. elle l’envisage et passe les barrettes de comportement nécessaires

2. elle s’inscrit pour en faire la demande

3. comment le faire ? elle me demande alors une liste des noms des enfants de la classe

4. elle se fait alors aider par Ophélie pour des problèmes d’organisation matérielle

5. elle note sur sa liste les tarifs pour chacun 1, 2 ou 3 pièces d’or et mentionne William qui est payé une pièce d’or tous les jours sauf le jour des présentations où il est payé 2

6. chaque soir, elle prépare sa monnaie et me rappelle quand elle pense qu’elle n’en aura plus assez

* Yoan, moyenne section, responsable de la vérification des bouchons des feutres

1. chassé successivement des différents lieux où il s’installait, il se trouve « sa » place qu’il défend contre toute tentative d’invasion

2. il invite selon les jours son copain attitré et répartit les tâches

3. il rajoute l’idée de vérifier les stylos qui ne marchent plus et propose au copain une feuille où ils gribouillent ensemble

4. toujours en retard, au moment de la paye, soulignant à sa façon, l’importance de son travail :  « je viens quand j’ai fini »


Des paroles nouvelles

C’est aussi à cette époque que j’allais les entendre se situer de la place que leur conférait leur métier pour prendre la parole dans la classe. J’entendais des échanges que je n’avais pas entendus jusqu’alors, un positionnement différent, séparé de moi, des autres mais en relation les uns avec les autres.

Ophélie, un matin, au moment des remarques sur l’emploi du temps, demanda la parole et annonça solennellement :

«  Je rappelle à tout le monde que, maintenant, je fais le métier d’aider les copains pour s’inscrire aux ateliers libres, vous pouvez me le demander, si vous voulez. ». Elle le rappela ensuite régulièrement à ce même moment.

Mathieu, lui, avait imaginé quelque temps auparavant un métier pour le faire avec Alisson à qui il avait envie de proposer quelque chose :

« Je propose un métier nouveau : ramasser les saletés dehors avec une poubelle…ou un sac plastique. Il faudrait le demander à Loëtitia (l’aide maternelle). Je pourrai le faire avec toi, Alisson, si tu veux parce que tu n’as rien à faire, le soir. »

Le métier d’Alisson, les serviettes, se faisait le midi lors de la cantine et le moment des métiers du soir était souvent éprouvant pour tous car Alisson, inoccupée le soir, cherchait une place en s’agitant en tout sens et provoquait agitation et catastrophes variées.

Quelques jours plus tard, Mathieu qui avait été absent quelques jours, s’enquit auprès de sa coéquipière :

« Tu as pensé à faire le métier de la poubelle dehors quand je n’étais pas là ? »

« Oui, oui, j’ai pensé »

« T’as fait toute seule ? »

«  J’ai demandé à Antoine de m’aider. »

« Je te remercie »

Je ne pouvais que noter ces échanges qui me surprenaient : Mathieu n’avait jusqu’à présent eu aucune relation avec Alisson dont il craignait les colères et les gestes agressifs…

Antoine, à la recherche d’une idée :

« Est-ce que je peux faire un métier d’Hugo, non un métier comme Hugo ? »

« C’est à dire ? »

«  Un métier avec un papier comme Hugo, avec le nom des copains… »

C’était l’outil d’Hugo qui lui plaisait, la liste des enfants de la classe qu’Hugo conservait dans son tiroir avec un stylo réservé à cet usage avec lequel il effectuait un pointage.

Maxime à Antoine :

« Il faudra que tu penses à me donner la fiche (correspondant au métier des quotis, petits journaux utilisés dans la classe et qu’exerçait Antoine précédemment) »

« D’accord après la récréation, tu viens me voir. »

Maxime : « D’accord, c’est bon »

Puis il nous expliquera après avoir fait ce métier pour la première fois :

« Je suis allé voir Mathieu : c’était son tour d’emporter le Quoti mais il n’en voulait pas, alors je suis allé voir Alisson, elle était d’accord. Je lui ai mis une croix. »

Ernest, enfant du voyage en grande difficulté face aux apprentissages apprend pendant plusieurs mois à écrire les nombres avec Maxime puis fera fièrement son métier seul avant de proposer de l’apprendre à Julien :

«  Tu me regardes bien, je te montre comme ça un jour tu sauras faire. »

Il sera, première fois pour lui, félicité par Maxime : « Il fait bien les chiffres »

Ernest : « Oui et c’est lui qui m’a appris »

C’est ainsi en les entendant à plusieurs reprises parler en tant que responsables de leur métier, que je prenais conscience que, pour une part, leur entrée dans la classe se faisait par là.

Etait-ce dû au fait que je n’y portais guère attention, que je leur laissais une place vacante ? Ou bien était-ce le sens de l’institution qui était plus immédiatement à leur portée ? Etait-ce le contraste entre ma propre négligence et leur intérêt qui m’obligeait à considérer autrement la classe, ce que j’y soulignais et ce qui me préoccupait et ce que les enfants y prenaient et y entendaient. Si mes préoccupations allaient essentiellement vers les institutions « phares », conseil, les équipes, les réunions de responsables, les apprentissages, les productions, moments souvent difficiles qui semblaient peu investis, celles des enfants allaient de façon très nette vers leurs métiers.

Si je regardais plus précisément, c’était à travers cette institution que semblait s’affiner leur compréhension de la classe. Leur métier occupait une place importante dans les échanges lors des conseils mais aussi à d’autres moments.

Non seulement ils en parlaient pour régler différents problèmes qui pouvaient surgir dans leur accomplissement mais c’était aussi de cette place qui leur était conférée qu’ils parlaient, se situant dans un rapport différent, me semble-t-il pour la première fois, tant entre eux qu’à mon égard. Séparés mais en lien.

 

Martine Plainfossé, mai 2004