Groupe charentais de pédagogie institutionnelle

Je critique la loi des chefs d'équipe - Annick Marteau PDF Imprimer Envoyer

 

« Je critique la loi des chefs d’équipe »

Réflexion sur le pouvoir

Classe de CE2-CM1-CM2 école de Javrezac

 

« La subjectivité ne cesse de faire irruption et de déranger la vie des institutions. Elle ne cesse de nous témoigner que nous ne sommes ni des machines, ni des bêtes et que nul ne peut nous condamner à n’être que des fonctions…….Plus que par la vertu de beaux « projets », le climat des établissements et des institutions est fonction de la qualité humaine et de la parole de ceux qui donnent le ton. Mais ceci ne s’inscrit pas dans les bilans et ne peut être programmé » (1).

 

24 élèves : 4 CE2, 10 CM1, 10 CM2, répartis en 6 équipes de 4. Les équipes, construites à partir des sociogrammes, se renouvellent à peu près toutes les 6 à 8 semaines.

Un conseil a lieu tous les mardis, la réunion des chefs d’équipe tous les jeudis.

 

Un conseil, une réunion de chefs d’équipe, février 2006

 

Conseil de début février

Dans le cahier du conseil : Je critique la loi des chefs d’équipe. Claire

 

La présidente, Lucie, hésite et cherche des avis : doit-on renvoyer cette critique à la réunion des chefs d’équipe ou peut-on en discuter en conseil ?

Claire argumente pour que sa critique soit retenue : « c’est la loi des chefs d’équipe que je critique ».

 

Les chefs d’équipe ne sont pas pris à partie individuellement en conseil : il y a pour cela la boîte « remarques sur les équipes » dépouillée en réunion de chefs d’équipe une fois par semaine. Après avoir rappelé cette règle de fonctionnement, je donne mon feu vert : le système des équipes est un moyen que nous nous donnons, dans notre classe, pour mieux vivre et travailler ensemble. Nous pouvons en parler en conseil, cela nous concerne tous.

 

La présidente : « qui veut la parole ? »

Plusieurs expliquent par des exemples :

- Les chefs d’équipe mettent des barres de gêneurs pour rien

- Il y en a qui mettent plusieurs barres d’un seul coup

- Ils ne mettent jamais d’avertissement

Certains chefs d’équipe sont cités, mais à titre d’exemple.

Estelle s’explique : « C’est pas que je mets plusieurs barres à la fois, c’est quand il y en a plusieurs que j’ai pas marquées, je les marque toutes à la fois.

- Oui, mais des fois, ça fait trop vite, une barre, deux barres, trois barres !

- Oui, mais quand on dit une fois d’arrêter, il (le « il » est général) n’arrête pas, et c’est l’embrouille. »

Paul : Kélian, je lui dis d’arrêter de se balancer ou de tripoter les choses de son casier… Il est jamais d’accord et si je lui dis trop, ça gêne. Il y en a qui ne sont jamais d’accord, chaque fois qu’ils ont une barre, ils disent que c’est une barre pour rien, que ça gêne pas, et après quand on discute ça gêne encore plus.

La maîtresse rappelle qu’une barre, ça veut aussi dire « stop ».

Guillaume propose qu’il y ait d’abord des avertissements.

Marina, CE2 :  Dans la classe de Mme Baron, il y avait des avertissements, tandis que là, on a la barre tout de suite, c’est pas juste !

Angèle CM2 : Oui mais là, Marina, on n’est pas dans une classe de petits. Moi, à ma table (à la cantine) avec Roman, j’avertis, mais pas avec les grands.

Lucie : Moi je n’ai que des petits à la cantine, si je n’avertissais pas, certains seraient tout de suite sortis, mais dans notre classe je ne vois pas l’intérêt.

Mathieu : On n’a pas besoin d’avertissement, les barres, on sait pourquoi, y a pas besoin de discuter.

Marina prend un air boudeur.

Lucie : En général les barres sont méritées, enfin, c’est vrai que peut-être, parfois, il y a des barres injustes, d’accord, mais bon, il y a tous ces petits dysfonctionnements dont on a déjà parlé une fois en conseil, on dit c’est pas grave, c’est rien, mais ça gêne.

Estelle : Ah non, pas d’avertissement en plus ! Des fois, on peut dire avertissement si c’est pas grave, mais pas à chaque fois ! Sinon je sais qu’il y en a qui vont en profiter ! C’est le chef d’équipe qui voit dans son équipe, hein, Corentin ? Quand tu fais des efforts, je t’avertis.

La maîtresse : J’ai l’impression que le soir, le nombre de barres inscrites correspond à ce qu’on a vu dans la journée. On ne voit pas d’injustice flagrante.

Claire (qui dessine et bricole constamment en classe) : Oui, mais des fois on fait des trucs qui gênent pas, c’est juste le chef d’équipe que ça énerve et on a des barres. C’est de l’abus de pouvoir !

 

Le terme « abus de pouvoir » sera repris plusieurs fois.

A la suite de Lucie, je défends les chefs d’équipe : « Je pense que le soir nous sommes tous plus fatigués, je vois qu’il y a plus de barres, et moi aussi, en fin de journée, il m’arrive de mettre des barres que je n’aurais peut-être pas mises à un autre moment…» (Estelle m’interrompt comme si elle n’en croyait pas ses oreilles : « C’est vrai, la maîtresse aussi ? ») Je rappelle que le rôle de chef d’équipe n’est pas facile, qu’il est fatigant et que selon moi, si le soir ils sont énervés, on en est tous responsables.

 

Les niveaux en ceintures de comportement (2) sont très hétérogènes et correspondent à une réalité : de première jaune à première marron, l’écart est grand.

Les plus grands, ceintures bleues et marron ont été chefs d’équipe tout un trimestre et, au sociogramme de janvier, seuls sur les six, Clémence et Paul ont accepté de l’être à nouveau. Les quatre autres décident de faire une pause. Ils sont en général également chefs de table à la cantine, et prennent toujours régulièrement des présidences de journée. Des responsabilités qu’ils acceptent, qu’ils demandent, mais qui sont lourdes. Je ne m’en rends pas toujours compte, ou l’oublie. En classe, ils tiennent leur place. Mais, au hasard des échanges informels avec des parents, j’apprends que Mathieu est fatigué, son équipe est difficile avec Joris, il en parle souvent… L’an dernier, Achille maintenant en 6ème, était parfois, selon ses propres termes, "trop lessivé" pour aller à son entraînement de judo après une journée de présidence. Son équipe le préoccupait, les efforts pour ne pas réagir à la provocation lui coûtaient, plus qu’à d’autres. Lucie parle du « cauchemar de la cantine », elle en pleure parfois : elle est chef d’équipe mais aussi chef de table : « ils n’écoutent rien ».

 

J’ai mieux mesuré, en entendant ces remarques, l’authentique engagement des enfants, leurs difficultés, et cela m’incite à plus de vigilance. Bien sûr, j’aide, je suis la maîtresse, le recours, responsable de la classe, mais les réunions de chefs d’équipe, tous les jeudis à 13h, me pèsent parfois, les réunions de chefs de table s’espacent, et en classe, je réponds parfois impatiemment au président ou à un chef équipe, le renvoyant à sa responsabilité. (3)

 

Actuellement, nous avons à la fois des gêneurs systématiques, incapables de s’arrêter, qui contestent ou passent outre les remarques de leur chef d’équipe, et des chefs d’équipe de moins de poids, plus fragiles que les précédents, à qui leur responsabilité demande de réels efforts.

Ici, par exemple, Joris, à l’activité obsessionnelle, est maintenant hors équipe (géographiquement, mais rattaché à celle d’Estelle en cas de besoin), Kélian est opposant dans son équipe et à la cantine, Mario attise les conflits et sème la zizanie sans relâche, Marina et Mathilde se chamaillent bruyamment, Nicolas met toute son énergie à organiser la circulation des mots d’amour. Là, Jean-Baptiste essaie de saboter l’autorité de Florent, Kélian, Corentin, Stevie sont très immatures, difficiles à mettre au travail et cherchent à accaparer l’attention de leur chef d’équipe et de la maîtresse.

Mathieu, Angèle, Lucie, Guillaume, les « poids lourds », hauts en ceintures de comportement, ne sont plus chefs d’équipe et Estelle, Florent, Joseph et Maéva qui les ont remplacés, sont encore mal assurés.

Le contenu des « papiers » lus en début de chaque réunion de chefs d’équipe témoigne de tout cela : « Je critique mon chef d’équipe, il me met des barres pour rien » est un classique, ainsi que maintenant plus souvent : «  Il me met des barres et il joue avec x et ne lui met pas de barres ».

 

La proposition de Guillaume de mettre des avertissements n’est pas retenue, elle limite trop l’autorité du chef d’équipe et ne tient pas compte de sa capacité à adapter les solutions.

 

Le conseil va se terminer quand quelqu’un déclare, un peu à la va vite : « Oui, mais ce qu’il y a, c’est des chefs d’équipe, un chef d’équipe qui dit qu’il aime mettre des barres, qu’il en met à un de ses équipiers parce qu’il aime lui en mettre à lui. »

Paul : « Vous n’avez qu’à écrire un papier. » Il renvoie ainsi les cas particuliers à la réunion des chefs d’équipe.

Mais a bien été évoqué ce côté obscur de l’autorité.

Paul a rappelé un des recours possibles : la réunion des chefs d’équipe, dont la validité doit cependant de loin en loin être éprouvée : les chefs d’équipe sont parfois accusés de connivence : « Comme ils sont chefs d’équipe aussi, ils ne lui diront rien ». « On fait des papiers et il ne se passe rien ». Comme il y a des barres « pour rien », il y a aussi des papiers « pour rien ». Pourtant, lorsqu’ils se réunissent tous les jeudis, les chefs d’équipe critiquent ou relaient les critiques des papiers chaque fois qu’il le faut, car, comme le dit Lucie, « un chef d’équipe qui ne fait pas son rôle, son équipe gêne les autres équipes ». Mais ce chef d’équipe est aussi aidé, conseillé pour que ça se passe mieux dans son équipe.

 

 

Réunion des chefs d’équipes, peu après (un absent, Paul)

Nous listons les points à aborder :

Estelle : Il y a quelque chose que je voudrais dire… (Elle jette des coups d’œil vers Joseph) Bon, Joseph, c’est toi qui me l’as dit, je ne sais pas trop… Je pense que c’est important… Mais tu sais, il y a la loi du secret, et comme tu ne le fais plus, je crois qu’on peut en parler…

Joseph acquiesce.

Estelle : Au conseil, quand on a dit qu’il y avait des chefs d’équipes qui aimaient bien mettre des barres, eh bien c’était Joseph, il avait dit qu’il aimait bien mettre des barres à Mario.

Joseph : Oui, c’est vrai, mais maintenant, je ne le fais plus. Mais c’est vrai. Il m’énervait.

Estelle : Je crois que tout le monde le fait, quand on est nouveau chef d’équipe.

Joseph : Mais après, on arrête, on voit que c’est pas une solution.

La maîtresse : Vous pensez que ça se passe souvent, comme un passage presque inévitable pour celui qui débute en tant que chef d’équipe ? (Je me tourne vers ceux qui n’ont encore rien dit).

Maéva : Ah, ben moi non. Moi, le problème, c’est que je ne mets pas assez de barres, voilà !

Clémence (qui a souvent été chef d’équipe) : Oui, moi, ça le faisait au début, au CP.

J’interroge Florent, arrivé à l’école en début d’année, récent chef d’équipe qui parle peu pendant les réunions.

Florent : Oui, c’est vrai, ça me le fait…

Estelle : C’est qui, toi ?

Florent : C’est Jean- Baptiste.

Estelle : Je m’en doutais.

Estelle : Ça défoule.

Marie : Oui, ça défoule.

Estelle : On est en colèreContre quelqu’un, les parents par exemple, alors on se défoule sur quelqu’un, on a besoin de se défouler, on met des barres.

La maîtresse : Et en même temps, on se rend compte que c’est injuste.

Joseph : Oui, on voit que ce n’est pas la solution.

Clémence : Et en plus, ça énerve encore plus l’autre. Par exemple, Jean-Baptiste, il te critique dans la boîte d’équipe, c’est pour ça. Ils disent souvent qu’ils ont des barres pour rien, des fois, c’est vrai.

Florent : Oui, c’est vrai.

Clémence : C’est pas notre rôle.

La maîtresse : C’est important de pouvoir en parler. Sinon, ça serait plus difficile de faire des progrès dans son rôle de chef d’équipe.

Clémence : Jean-Baptiste, il a souvent l’air pas content, c’est peut-être à cause de ça.

Estelle : Bon, pas tout le temps, ils disent tout le temps ça, Claire par exemple, une barre, c’est pour rien, alors que justement toi, Maéva, on a l’impression que tu as peur de mettre des barres, surtout à elle.

….

La suite de la réunion, en faisant le tour des équipes, porte sur les difficultés de Maéva à mettre des barres par une véritable crainte que Claire ne soit plus sa copine. Clémence, et surtout Estelle qui a été souvent prise dans les mêmes difficultés, la conseillent et l’encouragent, puis sur l’équipe de Florent qui répète comme d’habitude que son équipe va bien, mais nomme pour la première fois chacun de ses équipiers, dont Jean-Baptiste. Il termine en disant qu’il est très content d’être chef d’équipe.

 

 

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Echanges en groupe écriture

PI Cognac :

 

- Pourquoi les chefs d’équipe ne sont-ils pas critiqués comme tels en conseil ?

Une boîte « remarques sur les équipes » est à la disposition de tous dans la classe. Chacun peut y déposer une remarque, une critique. Le jeudi, la réunion des chefs d’équipe commence souvent par cette question : « Est-ce qu’il y a des papiers ? » Ils sont tous lus et traités.

La limitation des critiques des chefs d’équipes au conseil s’est mise en place l’année où Sébastien, qui avait des comportements un peu pervers, a mis toute son énergie et son intelligence à manipuler les autres, élèves, parents et maîtresse, et les institutions en permanence. C’était l’année de son CM2, il avait alors beaucoup d’influence sur certains enfants et a été à l’origine de nombreuses difficultés. Je pense maintenant que son désir était de contrôler la classe et qu’il a peut-être pensé que c’était possible. En plusieurs occasions il m’a obligée à poser un veto qu’il contestait ensuite, au nom de la démocratie : « A quoi ça sert de voter (une note ridicule à un excellent exposé, par exemple) si la majorité ne l’emporte pas ? ».

Un de ses chefs d’équipe, Jacques, a du être plus particulièrement soutenu face des attaques de toutes sortes. Sébastien a alors, comme Claire, posé la question en conseil : « On dirait que les chefs d’équipe sont intouchables ».

Les choses sont organisées comme ça actuellement, la réunion des chefs d’équipe évite au conseil d’avoir à traiter ces deux critiques récurrentes « Il me met des barres pour rien » et « Il m’interdit ceci ou cela, et lui le fait » (s’amuser, en général). Cependant, certains se plaignent de ne pas avoir de retour sur ce type de plaintes qui, c’est vrai, sont parfois rapidement évacuées car elles sont souvent abusives. Mais elles sont prises en compte si elles se répètent, et chaque fois qu’elles soulignent un problème réel. Les chefs d’équipe ne « couvrent » pas le déni, au contraire, et je pense que ce texte le montre, mais il y a incontestablement une bienveillance lors de ces réunions qui est moins présente en conseil.

Je pense qu’il y a des garanties pour que les chefs d’équipe ne soient pas maîtres du jeu. Ils sont choisis d’après les sociogrammes, et le changement des équipes peut être demandé en conseil. C’est moi qui préside les réunions, j’interviens, et j’essaie d’éviter des connivences qui se feraient au détriment des autres. Ce fonctionnement n’a pas à être figé. C’est un risque, surtout parce que ça convient très bien aux chefs d’équipe et à moi, et que nous pouvons ensemble verrouiller le système. D’autres constellations peuvent représenter des ouvertures à la réflexion. Je n’oublie pas que cette réunion était celle de ces chefs d’équipe là, à ce moment-là.

Nous avons procédé récemment au passage des ceintures de comportement. Comme je l’ai dit, hormis Clémence, les plus élevés en ceintures ne sont pas chefs d’équipe actuellement. Mathieu, Lucie et Angèle demandent la « deuxième marron », la plus élevée. Selon moi, après un refus la dernière fois, ils l’obtiendront. Globalement, je ne trouve rien à opposer à leur demande. Estelle, Paul et Joseph font un examen plus approfondi des compétences réelles et des compétences attendues, ils mettent en évidence des contradictions, des insuffisances. Les six pensent qu’ils doivent attendre un peu, qu’ils peuvent encore progresser dans notre classe. Je me rends compte qu’ils ont raison. Je pense que si Angèle, Mathieu, Lucie et Guillaume avaient été les chefs d’équipe de cette période, ils auraient aussi obtenu leur ceinture. J’aurais sûrement pensé que tout était bien. Et ça n’aurait peut-être pas été si mal, globalement, mais moins bien, dans le détail.


- Dans ta classe, ils cumulent le rôle de chef d’équipe et de chef de table, ça fait peut-être trop effectivement : quand on lit « le cauchemar de la cantine », ça interroge ! Mais comment faire ?

Oui, dans ma classe certains cumulent des responsabilités importantes. Ils l’ont tous demandé. Ils peuvent aussi se retirer, y compris à la cantine, comme Lucie dernièrement. Mais c’est vrai, ça fait beaucoup, c’est pour ça qu’ils doivent être protégés et aidés. Je veux souligner l’importance de cette aide, de ce qui est mis en place, de ce sur quoi ils peuvent compter. Ça peut apparaître pesant pour les adultes, mais, entre autres, des réunions régulières à des dates prévues (et ces réunions n’ont pas besoin d’être longues) sont un vrai soutien. A la fois un soutien et un exutoire. Il y a la loi du secret, et ça se rapproche parfois de nos groupes de parole entre adultes. Cette année, nous avons porté notre réflexion sur le temps du repas. Une suite de petits changements matériels, davantage de rigueur de notre part, les adultes, dans l’aide aux chefs de table, et la remise en place de réunions régulières, ont transformé ce moment qui était pénible.

 

- Ils reconnaissent facilement deux choses : la fin de journée où la fatigue les amène quelquefois à l’énervement et l’abus de pouvoir, mais aussi et c’est plus difficile à admettre, qu’ils ont du plaisir à mettre des barres à certains. Si les adultes, parents ou enseignants, se faisaient la même remarque et essayaient de trouver un dispositif pour se protéger de ce penchant, ce serait bien !

Ils disent que c’est un défaut de débutant : est-ce bien vrai ? L’ivresse du pouvoir tout nouveau ?

Alors sur ce point essentiel en éducation qui fait l’objet des groupes de parole des adultes, est-ce que c’est le conseil qui est le lieu adéquat pour en discuter, réfléchir, se former à ce rôle et aussi à repérer cette attitude chez soi et les autres et à essayer d’en comprendre les ressorts ? Ou bien entre chefs d’équipe ? Une réunion spécifique détachée de prises de décisions où seul l’enjeu de la compréhension serait présent, détaché d’un risque d’un jugement pour essayer de savoir ce qui nous agite ? Un groupe de parole en somme !

De toute façon, c’est à travailler en permanence dans ces différents groupes où le pouvoir est là, présent.

Deux façons de parler du pouvoir en conseil et en réunion de chefs d’équipe. C’est en réunion de chefs d’équipe que l’on reconnaît que l’exercice du pouvoir est difficile et peut laisser place à des abus, à l’expression de sentiments qu’on n’ose à peine s’avouer : «  il m’énervait », « ça défoule », la crainte de Maéva que Claire ne soit plus sa copine. On est entre pairs qui savent que l’on peut parler, réfléchir, sans autre enjeu que d’essayer de mieux faire, mieux comprendre, que la parole de chacun est vraie.

Il est très rare que l’exercice du pouvoir soit ainsi parlé chez les enfants, et surtout chez les adultes ! Ils « savent » ce qu’est le transfert, peur de perdre l’amitié, plaisir de mettre des barres à celui qu’on n’oublie pas dans l’équipe et qui subit la colère venue d’ailleurs.

Imaginons un instant que dans la formation des futurs enseignants, il leur soit donné ainsi l’occasion d’exercer le pouvoir et de parler des petits plaisirs et des souffrances qui en découlent !...

 

- Il me semble l'avoir peu lue, cette réflexion des chefs d'équipe quant à " l'abus de pouvoir " en fonction de sa fatigue, sa mauvaise humeur (Estelle qui dit que lorsqu’elle est en colère contre ses parents, elle se venge sur ses coéquipiers), le plaisir pris à mettre beaucoup de barres et à certains en particulier, de même que le problème de ne pas en mettre assez, évoqué timidement par Maéva. Et effectivement, déjà au CE2, on en avait parlé en réunion de chefs d'équipe, à propos de Clémence... Et comme tu le leur as dit, toi aussi tu rencontres parfois les mêmes difficultés. C'était important de le leur dire, certainement rassurant pour eux: si ça arrive aussi à la maîtresse... comme te l'a signifié le regard d’Estelle.

 

On peut à ce propos parler plus précisément de deux enfants :

Florent : C’est un garçon qui vient redoubler son CM2 à Javrezac. Il est de nature inquiète, il est fragile sur bien des plans, mais il a été « pris » par la classe. Sa volonté de s’y inscrire est évidente mais c’est loin d’aller de soi, il est tiré d’un côté, puis de l’autre. Il semble bien connaître la posture de la victime injustement persécutée, et sa réponse : la « crise ». En quelques occasions, je le sens tout prêt à basculer, mais il ne passera finalement jamais à l’acte, en particulier grâce au Conseil : « Florent, rappelle-toi, il y a le Conseil, écris tout de suite dans le cahier ». Une profonde amitié le lie à Samuel, un tout jeune CE2 très sérieux en classe, mais très immature dans les apprentissages. Par ailleurs, dans l’école, il est responsable de Roman, 5 ans, dont il surveille l’errance et qu’il amène jusqu’à sa classe à chaque fin de récréation toute l’année. Ce que Florent a entendu lors de cette réunion de chefs d’équipe a incontestablement compté pour lui, très silencieux lors des précédentes. Peut-être qu’il vit des contradictions – la confiance qu’on lui accorde, ses défaillances intimes, à l’égard de Jean-Baptiste, par exemple, ou quand il fait « le rigolo » et tente de se reprendre s’il est vu. Des contradictions dont il entend parler pour la première fois. Cela est sans doute à peine perceptible, mais une authenticité de parole, à travers les quelques mots qu’il a prononcés m’a semblé émerger. Lorsqu’il a nommé Jean-Baptiste, c’était sans esquive, et sa première prise de parole spontanée, « je suis content d’être chef d’équipe », avait du sens. Interprétation, projection de mon désir d’instit ? Les faits sont si ténus...

Estelle : elle n’est pas ce qu’on appelle une bonne élève, il y a du désordre chez elle, tant sur le plan du comportement que des apprentissages. Elle est pleine de contradictions : désir d’apprendre et refus de la difficulté, capable d’une grande et fine attention de longs mois durant envers Léo, enfant trisomique dont elle est le tuteur, et capable de répondre à une agression de Joris, dont le chien vient d’être tué accidentellement le matin même : « Bien fait pour toi, que ton chien soit mort ! ». (Il lui rendra la pareille lors du décès d’une voisine pour qui Estelle avait beaucoup d’affection). Elle avait obtenu son permis de circuler au CE1 mais l’avait déjà perdu à son arrivée en CE2 dans ma classe. Ce permis a été sa grande affaire, redemandé sans cesse en conseil, refusé souvent, retrouvé, perdu à nouveau : elle était incapable de se tenir durablement au respect des règles. Cette année, au CM2, elle a retrouvé son permis et l’a toujours. Après avoir soutenu Léo, elle aide maintenant Corentin, et surtout Pierre qui a un handicap visuel. Elle est chef d’équipe, elle préside des journées, elle s’investit dans la classe, mais aussi dans les apprentissages, ce qui est assez nouveau : « Il faudrait encore que je sache faire ! » s’est-elle exclamé l’an passé, devant le problème de math (très simple) de Léo qu’elle devait aider. J’avais proposé une entrée en SEGPA, mais Léa et sa mère ont refusé, en partie sous la pression du père et du frère aîné. Ses parents sont séparés depuis longtemps, ce qu’Estelle, selon sa mère, n’admet que depuis peu. Dans la classe, elle est encore très prise dans le filet des liens avec les copines, elle est exclusive et use maladroitement du chantage affectif avec elles. Elle n’a pas du tout apprécié, l’an dernier, l’arrivée de Lucie à qui tout semble réussir. Ses responsabilités lui donnent l’occasion de réfléchir aux problèmes des relations, lui permettent une mise à distance. Malgré son comportement parfois  à l’emporte-pièce, elle est capable de beaucoup de sensibilité, observe et intervient en faisant preuve d’une compréhension étonnante de ce qui anime les relations dans la classe. Au cours de cette réunion de chefs d’équipe, c’est elle qui soulève le problème du pouvoir. Elle respecte Joseph, qu’elle met en cause, en attendant son consentement pour poursuivre.

 

- C’est très  rare de voir aborder une institution comme les chefs d’équipe sous cet éclairage là. Ici, point de technicité ni de disposition matérielle, mais une remise en cause du pouvoir que des équipiers contestent. Ce qui est remarquable, c’est que les chefs d’équipe, bien loin de fuir une réalité qui pourrait les mettre mal à l’aise, répondent de leurs actes en tentant de les comprendre.

On est bien du côté de l’éthique et non dans le champ de la législation. C’est parce que Joseph avoue ne pas pouvoir s’empêcher de mettre des barres, que Florent peut lui aussi s’aventurer à dire sans crainte.

Il y a aussi les paroles d’Angèle qui démontre que le rôle du chef d’équipe n’est pas une mécanique pour laquelle il suffirait d’appliquer le même fonctionnement pour tous. Elle souligne bien cette part de bon sens, d’humanité dans le raisonnement qui lui fait mettre des avertissements à certains, parce qu’elle les sait petits et des amendes directes à d’autres parce qu’ils sont capables de se confronter au prix à payer. Elle semble avoir compris que le prix de la dette ne peut être immuable.

Enfin, quand Estelle ose dire que ça défoule et que les autres acquiescent, ils sont bien dans cette difficile expression de leurs pulsions. Les mettre en parole leur permet de vérifier la confiance qu’ils peuvent accorder à l’autre.

 

- Cette interrogation des enfants sur leur propre rôle, exprimant leurs doutes sur les autres, sur eux-mêmes, je ne l’ai jamais rencontré décrite. Surtout concernant cette place de chef d'équipe qui pourrait autoriser la toute puissance et l'abus de pouvoir. Ils reconnaissent d'ailleurs qu'ils ont pu y avoir recours, qu'il y a des évolutions dans la façon dont ils ont perçu leur propre action (la multiplicité des barres à ceux qui agacent, celles qui tombent plus facilement en fin de journée... On a pu en parler entre nous, entre adultes, mais cela n'est pas venu tout de suite dans  nos remarques...) .
Dans la façon dont ils  entrevoient la différence entre autorité et pouvoir, les limites, le risque de dévoiement, il me semble voir naître une analyse très fine, non pas au service d'un exercice intellectuel, mais dans un effort authentiquement éthique, une tentative toujours inachevée et toujours à reprendre pour mettre en adéquation action et réflexion - une praxis ? Ce que Jean Oury, dans son séminaire, appelait « être dans le paysage de l'autre », être là véritablement, en prenant conscience de toute la difficulté qu'il y a à occuper cette place...

Il me semble aussi que ce sont des réflexions qui rendent clairement palpable ce qu'est la pédagogie institutionnelle. Là aussi je repense à Jean Oury qui disait : «  la pédagogie institutionnelle, ça existe quand on y est, ça n'a pas de réalité, dès qu'on tourne la tête, ça n'y est plus.. »
Il me semble que la présence intense des enfants dans ce que tu retranscris montre combien cela est, et en même temps combien cela est précaire.
Est-ce que cela ne pourrait pas montrer de façon brève, mais particulièrement forte, à un profane, combien la PI se démarque d'une pédagogie traditionnelle, sa dimension politique et éthique ?

 

 

Annick Marteau – 16 Javrezac

Commentaires du groupe écriture de Cognac

Juin 2006

 

 

(1) Extrait du livre de Charlotte Herfray « Les figures d’autorité » page 46.

(2) Les ceintures de comportement sont calquées sur les ceintures de judo.

(3) Je veux souligner l’importance des réunions de chefs d’équipe, de chefs de table à la cantine, de l’attention des adultes, et des repères (dates des réunions annoncées et respectées…).